"C'est vraiment le moment de réinventer le ou les modèles de l'aménagement"

Éric Bazard a dirigé plusieurs structures d'aménagement, à Lyon, Saint-Étienne, Strasbourg et aujourd'hui Amiens. Il préside le Club Ville Aménagement, qui réunit des aménageurs responsables de grandes opérations urbaines françaises. À partir de la notion d'attractivité des territoires, il nous fait entrer dans le jeu délicat mais déterminant du pilotage des projets et de la coopération des acteurs.

Eric Bazard

Éric Bazard, président du Club Ville Aménagement qui réunit des aménageurs responsables de grandes opérations urbaines françaises. 

Comment un aménageur définit-il la notion d'attractivité du territoire ?

Vous répondre en termes de marché immobilier serait extrêmement réducteur, même si je ne nie pas que le passage d'Amiens de B2 en B1 a entraîné une certaine euphorie. Mais j'y vois surtout un effet d'aubaine qui a permis de relancer des projets qui heureusement pré-existaient. Il peut sembler plus facile de faire de l'aménagement là où les valeurs foncières sont élevées, ou là où la défiscalisation est aisée, mais c'est oublier l'essentiel. Un territoire attractif est d'abord un territoire où les habitants ont envie de rester, de s'installer, et les investisseurs d'investir. Et pour cela, ce qui compte est l'existence d'un projet de territoire lisible, donc porté politiquement. C'est ce qu'ont fait Joël Batheux à Saint-Nazaire, Jean-Marc Ayrault à Nantes, Gérard Collomb à Lyon, à la suite de Michel Noir et de Raymond Barre, entre autres. À une autre échelle et au regard de préoccupations plus actuelles (!), Stéphane Haussoulier, président du département de la Somme, l'a fait également avec le concept de Vallée Idéale pour fédérer les communes de ce territoire.

Saint-Étienne, connue pour son marché immobilier atone, est un cas particulier puisque son centre-ville bénéficie d'une opération d'intérêt national, mais il est instructif. La stratégie de l'État et des collectivités a consisté à imaginer des projets en appui sur les forces du territoire, celle de l'EPA à les réaliser le plus rapidement possible : le quartier d'affaires de Châteaucreux, l'entrée de Ville de Pont-de-l'Âne, le quartier créatif de Manufacture-Plaine-Achille – ont apporté une extraordinaire visibilité au projet de territoire, avec un fort effet d'entraînement. Quand je vois Elithis construire une tour face à la gare de Châteaucreux, sur un terrain que nous pensions ne jamais valoriser, je me dis que les efforts de l'EPA n'ont pas été inutiles.

Quels enseignements peut-on en tirer  ?

Toutes proportions gardées, chaque territoire peut se doter d'un projet. Un projet d'espace public, un tiers-lieu ou tout autre équipement, à condition qu'il réponde aux attentes des habitants ou des entreprises et soit cohérent avec les forces et les moyens en présence, va concourir à l'attractivité du territoire. Mais, à forces équivalentes, ce qui fait la différence est le portage politique. Les opérations d'aménagement sont complexes à mettre en œuvre parce qu'elles impliquent de très nombreux arbitrages entre différents choix possibles. S'ils ne sont pas rendus, ou pas assez vite, ou de manière contradictoire, il ne se passe rien, c'est de l'aménagement "à la petite semaine" et le processus de mise en visibilité du projet ne peut pas avoir lieu.

Un projet politique affirmé et des arbitrages en temps utile sont donc nécessaires : comment cela doit-il se traduire dans le pilotage du projet ?

On pourrait croire qu'il "suffit" d'un élu déterminé et d'un aménageur efficace et de bon conseil. La réalité est beaucoup plus complexe car il y a en fait trois parties : les élus, les services et l'aménageur. Une bonne répartition des rôles entre eux est indispensable. Pour ma part, je me félicite des relations de confiance qui existent à Amiens et nous rendent collectivement plutôt efficaces.

Mais ce n'est pas partout le cas. Les services tendent à s'investir d'abord dans un rôle de contrôle systématique et à oublier qu'ils sont là aussi, sinon d'abord, pour aider l'aménageur à accomplir ses missions, dans une logique de complémentarité, même si le contrôle est légitime. Souvent aussi, les élus n'ont pas conscience de devoir s'intéresser de près à la mise en œuvre opérationnelle des projets et ont du mal à arbitrer en cas de besoin.

Il y a des contre-exemples, comme celui déjà ancien mais bien connu de Montpellier où Georges Frêche avait structuré les services et les entreprises publiques locales de manière à les faire fonctionner ensemble et non pas les uns contre les autres. Chaque semaine, il réunissait les directeurs des services et ceux des EPL pour rendre les arbitrages nécessaires. Si cette ville a connu un développement tout à fait remarquable, c'est en grande partie grâce à cela. Aujourd'hui, Christophe Béchu, le maire d'Angers, me semble animé du même état d'esprit comme le montre sa démarche vis-à-vis de ses EPL, coordonnées de surcroît avec celles du département du Maine-et-Loire.

Cette complexité d'organisation n'est-elle pas aggravée par la complexité croissante des projets eux-mêmes ? 

Bien sûr que si, et par le fait que nos métiers évoluent très rapidement. Aujourd'hui, l'énergie déployée dans les projets porte moins sur les activités relativement maîtrisées de production immobilière ou de construction d'espaces publics que sur un ensemble de thématiques nouvelles, telles que l'activation des sites en amont de l'aménagement, la mutualisation des parcs de stationnement, la gestion des équipements en aval, l'approvisionnement énergétique, ou encore de nouvelles façons de faire dans nos métiers traditionnels. Les motifs de coopération avec les services de la collectivité deviennent de plus en plus divers et nombreux, d'où l'importance de mettre de l'huile dans les rouages.

À cet égard, il est évident que nous devons aller vers une souplesse accrue dans la formalisation des mandats, pour laisser une vraie place à l'expérimentation. C'est ce que permet la forme de la société publique locale, à laquelle les collectivités actionnaires peuvent confier des missions sans mise en concurrence. Cela étant, ses capacités d'action sont limitées. Dans certains cas, il est utile que la puissance publique puisse aussi s'engager dans des activités commerciales, par exemple en créant des filiales qui vont faire du portage immobilier pour faciliter le développement d'entreprises de l'économie sociale et solidaire ou de commerce au sein des des projets. D'où l'intérêt des structures d'aménagement qui combinent une SPL et une SEM, pour pouvoir jouer de manière fluide sur les deux tableaux.

En tant que président du Club Ville Aménagement, à quels enjeux pensez-vous utile de sensibiliser les élus s'agissant de l'attractivité des territoires ?

Demain, cette attractivité se jouera certainement en grande partie dans la réponse apportée au changement climatique et de la chute de la biodiversité : mobilités décarbonées, approvisionnement en énergies renouvelables, rénovation massive du bâti existant, agriculture de proximité, non artificialisation des sols… Autant de sujets qui ne peuvent se traiter que dans des projets globaux de territoire. Le projet urbain en tant que tel n'en est qu'une des déclinaisons, mais il est essentiel pour rendre visible l'ambition.

La question qui nous est posée est : "jusqu'où aller et comment faire ?". La réponse appellera forcément la participation de nouveaux acteurs au-delà de l'immobilier, de nouvelles coopérations avec les collectivités, de nouveaux modèles économiques… mais aussi de nouvelles règles qu'il faudra interpréter de manière intelligente. Je pense notamment aux multiples questions soulevées par le ZAN.

Les élus comme les aménageurs doivent prendre conscience du changement profond de paradigme qu'ils doivent accomplir et être prêts à lui consacrer des moyens importants d'ingénierie, de formation et d'organisation. C'est vraiment le moment de réinventer le ou les modèles de l'aménagement, pas seulement dans les métropoles à travers les grandes opérations, mais aussi dans les villes petites ou moyennes, où les besoins sont loin d'être négligeables, bref sur l'ensemble des territoires. On pourrait aussi imaginer de conditionner certains dispositifs publics facilitateurs avec la mise en place de vrais projets de territoire.

Au sein du Club Ville Aménagement, plusieurs groupes de travail réfléchissent depuis trois ans à ces différents sujets. Nous invitons les élus et les professionnels intéressés à venir les écouter et en débattre lors des 10e Entretiens de l'aménagement qui se tiendront à Clermont-Ferrand les 23 et 24 juin prochain.


© Ameen Fahmy - Unsplash

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