Où va le bâtiment ? Quatre scénarios pour préparer l'avenir

L'ADEME et le CSTB ont piloté la démarche prospective "Imaginons ensemble le bâtiment de demain". Le résultat de cette exploration des futurs possibles se présente comme une boîte à outils pour les acteurs de la filière bâtiment-immobilier. Nous en parlons avec Jean-Christophe Visier, chargé de mission prospective CSTB ADEME.

 

Toutes les passionnantes ressources issues de ce travail se trouvent sur batimentdemain.fr

Pourquoi cette démarche et comment a-t-elle été menée ?

Portrait - VISIER

Jean-Christophe Visier. Elle a pour objectif d'explorer les avenirs possibles pour le bâtiment et l'immobilier à l'horizon 2050, c'est-à-dire non pas de prédire l'avenir, mais d'aider à le préparer.

Un comité des partenaires a cofinancé une partie des études. On y trouve des acteurs de toute la chaîne de l'immobilier.

Nous avons travaillé en trois étapes débouchant chacune sur un outil. La première a consisté à définir les facteurs clés qui auront un impact sur l'avenir du bâtiment et de l'immobilier. Nous en avons retenu 22, classés en 4 familles.

Pour donner un aperçu rapide, la première famille réunit les facteurs relevant du contexte général : la démographie par exemple ou la répartition de la population sur le territoire. La deuxième concerne la demande : l'occupation des logements ou du tertiaire, le rapport à la propriété, etc. Vient ensuite l'offre, avec par exemple l'organisation de la filière construction-rénovation ou le développement des services immobiliers. Et enfin la famille des politiques touchant au logement, à l'environnement ou à l'urbanisme.

Le premier outil est donc la structuration de ces 22 facteurs clés : comment les avez-vous identifiés et organisés ?

Cela a été le travail d'un comité de prospective d'une quinzaine de personnes. Des économistes, ingénieurs, architectes, sociologues, géographes, spécialistes des sciences politiques… Ils ont regardé comment les choses avaient évolué au cours des 30 dernières années et comment elles pourraient le faire dans les 30 années à venir.

Et la deuxième étape ?

C'est celle du radar prospectif. Pour chacun des facteurs, nous avons formulé 3 ou 4 hypothèses d'évolution. Par exemple, pour la démographie : la France va-t-elle atteindre son pic de population autour de 2045, plus tôt ou plus tard ? On voit bien que cela change la donne. Cela peut par exemple avoir des effets différents sur la dynamique des métropoles, et interagir avec plusieurs sujets.

Nous avons pu constater que ces facteurs et les hypothèses correspondantes étaient bien développés dans les ressources en ligne…

Oui, chaque hypothèse est formulée en une phrase, mais il y a aussi des présentations et des notes pour chaque facteur, qui permettent de s'approprier la rétrospective et les conjectures sur l'avenir, c'est-à-dire les possibles, les incertitudes… Tout ça est disponible, libre de droits sur batimentdemain.fr.

La troisième étape vous a amenés à retenir seulement 4 scénarios. Comment les avez-vous construits ?

Il est vrai que 22 facteurs avec chacun 3 ou 4 hypothèses, ça donne des milliards de scénarios possibles ! Ça montre bien la diversité des futurs qui peuvent advenir. Nous nous sommes donc donné trois règles, classiques en prospective. Premièrement, il fallait des scénarios bien contrastés pour explorer des futurs très différents. Deuxièmement, il fallait que les différentes hypothèses pour chaque facteur clé se retrouvent dans un des scénarios. Troisièmement, il fallait que les scénarios aient une cohérence interne : il y a des hypothèses qui vont bien ensemble, d'autres non. Par exemple, on sait que la population jeune ou immigrée a plus tendance que la moyenne à aller vers les métropoles que dans les zones rurales. Une démographie forte aura donc plutôt tendance à faire croître les métropoles. 

N'y a-t-il pas des hypothèses un peu plus "probables" que les autres, comme le fait qu'il faille sortir des énergies fossiles par exemple ?

Il y avait dans le groupe des spécialistes de ce sujet et, pour eux, l'énergie était un des facteurs clés. Mais finalement, après de longues discussions, nous avons réussi à entraîner tout le monde sur le fait que le facteur clé, c'était plutôt les politiques en matière d'environnement. À partir de là, nous avons formulé trois hypothèses de réussite plus ou moins grande de ces politiques, avec des conséquences qui peuvent aller jusqu'à un délitement de la société, avec des gens qui ont les moyens de climatiser, faire des stocks d'eau ou d'énergies, etc. et d'autres qui sont dans la pénurie la plus totale.

Dans le même esprit, il y a aussi un facteur "risques systémiques". On parle ici de crise sanitaire, mais aussi de guerre, d'attaque numérique… Il ne s'agit pas de les évaluer mais de réfléchir à notre capacité à gérer ces risques et à nous relever des chocs. Sur l'existence des risques eux-mêmes, il n'y a pas débat : nous avons considéré que c'était une tendance lourde. Une seconde tendance lourde est le vieillissement de la population à 30 ans, puisqu'il découle de la structure de population actuelle.

Illustration - 4 scénarios
4 scénarios

Les quatres scénarios pour le bâtiment et l'immobilier en 2050

 

En parcourant rapidement le rapport, on peut croire que vous êtes partis d'une question -pénurie ou pas ?– pour construire les scénarios…

On peut avoir cette impression, mais c'est l'inverse que nous avons fait ! Nous avons demandé aux membres du comité de prospective d'écrire des scénarios selon les règles dont j'ai parlé. Chacun en a écrit une série de manière indépendante. Nous en avons recueilli une centaine. Et nous avons aperçu des regroupements dans les imaginaires des uns et des autres… qui sont finalement devenus quatre scénarios.

Nous les avons écrits, nous y avons "promené" des bâtiments, nous nous sommes demandé ce que pourraient devenir différents personnages dans ces scénarios, certains travaillant dans le bâtiment et l'immobilier, d'autres non. Et c'est finalement au moment de présenter ces scénarios que nous avons eu l'idée d'une petite arborescence en trois grandes questions.

La première question est effectivement "Aurons-nous assez de ressources ?" que ce soit en termes de matériaux, d'énergie ou de ressources humaines. Quand nous avons fabriqué les scénarios il y a un peu plus d'un an, nous avons vu émerger ce risque de pénurie comme un signal plutôt faible. Mais il permettait de construire un scénario "Pénuries" très différent des autres. Dans les présentations de cette étude que nous avons faites ensuite, nous demandions aux publics quel scénario leur paraissait le plus probable. Au début de l'année 2022, le scénario "Pénuries" était jugé assez peu probable. Avec le temps, il apparaît de plus en plus probable.

Quels sont les trois autres scénarios ?

Dans les trois autres, il n'y a donc pas de problème majeur sur les ressources. Nous les avons différenciés par cette première question : "À quelle vitesse les acteurs évolueront-ils ?" Ça nous a conduits à un scénario où les acteurs agissent moins vite que la transformation de l'environnement, que nous avons appelé "Difficile de tout faire".

Dans les deux derniers, les acteurs agissent rapidement et parviennent à s'adapter, mais selon des voies différentes. Dans un scénario, le bâtiment va devenir "comme un service", ce qui va assez bien avec une vision plutôt métropolitaine, avec beaucoup de bâtiments collectifs, de constructions neuves. Dans l'autre, une dynamique de rééquilibrage territorial s'accompagne d'une focalisation assez forte sur la rénovation pour remobiliser le parc existant.

Qu'attendez-vous de cette démarche ?

Ce travail consiste à fournir des outils qui permettent aux acteurs de réfléchir aux transitions en cours. Il y a une très grande incertitude sur l'avenir et il faut éviter que chacun réfléchisse de manière segmentée, sans regarder l'ensemble.

Nous avons souhaité partager avec la filière une vision un peu plus riche, et qui permette de sortir des convictions abruptes du type "Tous dans les métropoles" ou "On va forcément industrialiser la construction". Nos outils permettent de comprendre comment des dynamiques peuvent s'enclencher ou non. C'est aussi une manière de partager des visions. Le fait de connaître les visions des uns et des autres, c'est une richesse pour permettre les actions collectives de ces filières.

Comment diffusez-vous ces travaux ?

En janvier dernier nous avons organisé avec nos partenaires un colloque introduit par la ministre Emmanuelle Wargon. Depuis, nous avons multiplié les présentations aux acteurs de la filière, dans certains cas suivies d'un atelier qui peut réunir une centaine de personnes, qui se projettent à l'horizon 2050 dans les différents scénarios. Cela interroge leur manière de travailler et leurs stratégies, ils se demandent comment ils seront impactés.

Les entreprises qui nous ont reçus ont choisi des formes très différentes : présentation au comité de direction, atelier avec des gens représentatifs de tous les niveaux dans l'entreprise… C'est bien, cela permet un dialogue. Nous avons même animé un atelier pour un organisme HLM qui y avait convié des gardiens d'immeuble.

Comment prépare-t-on l'avenir face à quatre scénarios contrastés ?

Dans ces ateliers, on commence systématiquement par se demander s'il y a des éléments de stratégie qui marchent dans les quatre scénarios. Typiquement, faire des bâtiments fortement adaptables ressort comme une nécessité absolue. Des acteurs très positionnés sur le neuf en ressortent en se disant qu'ils auraient intérêt à faire passer à l'échelle les petites expériences qu'ils ont faites sur la rénovation. Même chose pour les acteurs très centrés sur certains territoires, qui réalisent que certains scénarios pourraient être dangereux pour eux. Bien évidemment, quand on fait ce même travail avec un énergéticien, un promoteur, ou un constructeur de matériaux, les questions se posent un peu différemment.

Et sur le plan émotionnel, que constatez-vous : cette incertitude n'est-elle pas un peu angoissante ?

Au contraire, nous avons été frappés par la dynamique des groupes. Ce que nous présentons est un peu complexe, avec 22 facteurs qui interagissent. Mais qui n'a pas déjà compris que le monde était complexe ? Or des outils qui permettent d'entrer dans cette complexité, non pas pour essayer de simplifier les choses, mais pour essayer de comprendre un peu comment cela fonctionne, c'est plutôt un soulagement. Nous ne maîtrisons pas la complexité, mais c'est une manière de progresser. Nous ne rencontrons que peu d'angoisse dans nos ateliers, mais plutôt des gens très investis qui essaient de trouver des voies pertinentes pour agir.


Propos recueillis par Jeanne Bazard 

© pexels-vanessa-loring

Toutes les passionnantes ressources issues de ce travail se trouvent sur batimentdemain.fr.

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